the soul in migration
Two poems from Abounding Freedom by Julien Gracq, translated from French by Alice Yang
Pleine eau
Le cri d’un coq traîne par les rues vides, dans cette chaude après-midi de juin où il n’y a personne. Le silence, profond comme un grenier à blé abandonné, gorgé de chaleur et de poussière. Quel désœuvrement sous les voûtes basses de ces tilleuls, sur ces marteaux de portes où bâillent mille gueules de bronze ! Quel après-midi de dimanche distingué, qui fait rêver de gants noirs à crispins de dentelles aux bras des jeunes filles, d’ombrelles sages, de parfums inoffensifs, des steppes arides du cinq à sept ! Seul un petit nuage, alerte, blanc, — comme le nageur éclatant porté sur l’écume ombre soudain de stupidité la foule plantée sur la plage — couvre de confusion tout à coup le paysage endormi et fait rêver d’extravagance au fond de l’avenue un arbre qui n’a jamais encore volé.
Open Water
A cock’s crow hangs in the empty streets, where no one’s around on this hot June afternoon. Silence, deep as an abandoned granary, saturated with heat and dust. What idleness beneath the low vaults of these lime trees, on these door knockers where a thousand bronze mouths yawn! What a distinguished Sunday afternoon, bringing dreams of lacy black gloves on young girls’ wrists, of poised parasols, of inoffensive scents, of arid steppes in the lull from five to seven! Only a small cloud, brisk and white—like a glimmering swimmer, carried by the foam, who suddenly casts a shadow of stupor over the crowd planted on the beach—abruptly showers confusion over the sleeping landscape and brings extravagant dreams at the way’s end to a tree that has yet to fly.
Les Hautes Terres du Sertalejo
À Jules Monnerot
Il me suffit de fermer les yeux pour que revienne le souvenir de cette saison légère où nous vagabondions, Orlando et moi, par les hautes terres du Sertalejo. Je revois les cieux balayés, d’une clarté lustrale de grève lavée, où les nuages au dessin pur posaient des volutes nacrées de coquillages — les longues pentes vertes basculées au-dessus des abîmes, où les doigts du vent plongeaient dans les hautes herbes — les lacs de montagne, serrés au cœur de l’étoilement dentelé des cimes comme un peu d’eau de la nuit au creux d’une feuille. Mais par-dessus tout, avec la fascination d’un accord longuement tenu où courent se noyer comme en une eau dormante les arabesques de la mélodie, revient me hanter le silence : un silence de haute lande, de planète dévastée et lisse où rien n’effrange plus sur le sol les ombres des nuages, et où la lumière du soleil éclate dans le tonnerre silencieux d’une floraison.
Nous avancions par courtes étapes, car dans ces plateaux la fatigue tombe soudain comme un manteau de plomb sur les épaules, et l’air raréfié des hautes altitudes nous enfiévrait le cœur. Nous nous mettions en route au petit matin, où l’air sentait la neige et l’étoile et mordait le ventre — nous repliions les tentes et nettoyions les fusils. Nous cheminions quelque temps côte à côte, ranimés par la bonne conversation du matin, puis un étranglement de la piste, un défilé pierreux nous disjoignait — les paroles se faisaient plus rares — et le silence retombait sur notre maigre file indienne. Derrière nous, Jorge guidait les mulets, et nous froissions du genou avec un râpement morne, comme un gué interminable, le désert d’herbes peigné par le vent.
Nous traversions souvent d’immenses étendues de cette herbe sèche et craquante, couleur de paille, qu’on appelle le pajonal — et nul désert de sable ne pourrait donner l’idée de la tristesse de cette prairie momifiée et morte, comme desséchée sur pied par un mal mystérieux. Le bleu du ciel sur cette mer de paille virait à une teinte d’orage, le crissement de faux des pieds dans les tiges sèches agaçait les dents de sa grêle menue. Ces jours-là, l’étape était plus silencieuse que de coutume, et nous allions, absorbés par le crépitement incessant de ce frêle bruit de mort, dans un malaise vague : il nous semblait parfois que nous foulions le scalp de la planète.
Nulle part peut-être la nature ne m’avait paru atteindre à une netteté de lignes, à une austérité aussi lunaire. À l’horizon, l’air acide décapait cruellement chaque ligne, l’aiguisait, lui donnait sur l’œil l’attaque mordante du fil d’un rasoir. Sur ces chaumes tristes ne vibrait pas même une buée tremblante de chaleur. Nous marchions, le souffle court, les yeux meurtris, la bouche sèche, jusqu’à ce que devant nous un sillage brusque étoilât les herbes, et qu’un coup de feu brisât en miettes pour une minute le piège de cristal qui nous serrait les tempes de son gel.
En croisant sur ces hautes surfaces, parfois nous voyions venir à nous des montagnes. C’étaient toujours de ces grands volcans, aux lignes nobles, qui portent leur couronne avec une majesté solitaire de rois pasteurs sur les hautes steppes des Cordillères. Ils s’annonçaient d’habitude au crépuscule, sous l’aspect d’un nuage blanc en forme de cône ancré au-dessus de l’horizon dans la brume violette. Le matin les suspendait sur l’horizon, collés au ciel d’une ventouse de neige plus incandescente que de la lave, liés seulement à la terre par un double cil d’ombre d’une ligne pure, à peine distinct encore des bancs de brouillard — pareils, sur le haut lieu de cette immense table, au geste symétrique et solennel des bras dans l’ostension. Puis, à mesure que nous fendions les herbes, l’apparition dérivait sur l’horizon plat selon une orbe d’astre, avivant successivement tous les coins du ciel — comme une blessure où la vie se fait plus attentive — d’un épiderme d’ange que le soir empourprait de fusées de rougeurs. L’apparition s’effaçait, et il se faisait ce plus profond silence que le ciel de nuit connaît après le passage d’une comète.
Par les nuits de ces grands pâturages, nous sentions les poumons dans notre poitrine jouer comme une bête qui s’éveille d’aise, élastique et fine, à l’épiderme subtil. Le vent du soir dans les hautes herbes balayait de la terre la dernière trace de moiteur, l’offrait au ciel nocturne dans la fraîcheur d’une grève lavée des mers froides. Nous recherchions d’instinct pour le campement du soir l’emplacement d’un tertre bas ; la flamme avivée par le vent faisait courir au loin une moire de cercles sur le luisant de l’herbe. Nous demeurions là longtemps, assis près du feu, surpris de cette lueur à l’horizon qui ne voulait pas mourir au-dessus des touffes noires. Le froid tombait : Jorge passait son poncho et s’éloignait vers les mules. Enfoui jusqu’au rebord de son manteau dans les herbes, il oscillait bizarrement à contre-jour sur la surface comme une statue portée sur un brancard. Une inquiétude exaltante prolongeait la veillée : sur ces plaines battantes comme une mer, le campement nous pesait comme l’ancre à un navire — comme par un soir de lune de détacher une barque, l’envie nous prenait de dériver, de nous laisser glisser dans les ténèbres extérieures comme dans un lit ouvert, odorant et plus secret. Orlando s’endormait : je me coulais dans les herbes, lissant du dos de la main les tiges déjà glacées, jusqu’à l’endroit éloigné où Jorge veillait près des mules, et je trouvais au fond de cette nuit deux yeux ouverts, comme le feu et la soupe chaude au bout d’une étape lointaine. Le feu mourait : avant le matin un peu de braise rose était le point le plus vivant de ces hautes terres, jusqu’à l’extrême horizon.
Il y a un allégement pour le cœur qui s’abandonne au pur voyage, et pour l’âme en migration, ne fût-ce que pour une saison brève, loin des maisons des hommes, un événement d’ailes, une fraîcheur de résurrection. Dans ces nuits où le froid prenait possession de la terre comme un nouveau règne, mon cœur se repaissait de sa force. Étendu de mon long sur ce toit du monde, les paumes ouvertes sur l’herbe glacée, mes yeux se diluaient comme une encre aux profondeurs clémentes du ciel nocturne, le gonflement de ma poitrine déferlait comme une marée à l’approfondissement infini des espaces, mon regard brûlait dans l’air pur comme le pur regard sans but d’une vigie, l’écorce fendue des pierres en livrait le froid vivant jusqu’à mon cœur. Au cœur de la nuit dissolvante, toutes amarres rompues, toute pesanteur larguée, docile au souffle et porté sur de l’eau, j’étais un lieu pur d’échange et d’alliance. À demi endormi déjà, dans l’excès de mon contentement, je serrais dans mes doigts la main de Jorge, en signe d’adieu et en signe de nouvel avènement.
The Uplands of Sertalejo
To Jules Monnerot
I need only close my eyes for the memory of that faint season to return, when we roamed, Orlando and I, the uplands of Sertalejo. Once more I see the skies swept with the lustral clarity of a cleansed pebble shore, where the clouds sketched pearly shell-like spirals on the pure canvas—the green hills above the chasms, where the wind’s fingers plunged into the tall grass—the mountain lakes, nestled in the heart of the star-shaped land serrated with peaks, like drops of night dew in the palm of a leaf. But above all, with the allure of a sustained chord that drowns out a melody’s arabesques like still water, silence comes back to haunt me: a highland silence, of a devastated and smooth planet where nothing frays the clouds’ shadows on the ground, and where sunlight bursts through the silent thunder of blooming life.
We made progress little by little, for in those plateaus fatigue can suddenly come over you like a lead coat over the shoulders, and the rarefied air of the high altitude made our hearts feverish. We started on the road in the early morning, when the air smelled like snow and stars and nipped at the belly—we folded up the tents and cleaned the guns. At first, we walked side by side, in good spirits from the morning’s conversation, then the overgrowth along the path, a narrow rocky pass, separated us—words became fewer and farther between—and silence fell over our meager single-file line. Behind us, Jorge led the mules, and with a dull rustle, our knees would brush against the desert of wind-combed grass extending before us like an endless ford.
We often crossed huge stretches of that dry and crisp grass, the color of straw, which they called pajonal—and no sand desert could hint at the desolation of that grassland, dead and mummified, left to dry out as if stricken by a mysterious illness. The sky’s blue on that sea of straw turned into a storm’s tint, the chattering teeth of its light hail disturbed by our feet crunching in the dry stalks like a scythe. Those days we were quieter than usual, and we fell, unsettled by the constant crackling of that fragile sound of death, into a faint unease: sometimes it felt as though we were treading on the planet’s scalp.
It seemed to me that nowhere else in nature had achieved such a precision of line, so moonlike a barrenness. On the horizon, the stinging air cruelly stripped each line bare, sharpened it, gave it the biting menace of a razor’s edge. Above those sad straw fields, not even a vapor of warmth quivered in the air. We walked short of breath, eyes bruised and mouths dry, until suddenly we saw footprints sprinkled in the grasses, and a gunshot momentarily shattered the crystal trap of frost that tightened our temples.
Crossing those high grounds, we sometimes saw mountains coming toward us. It was always those large volcanos, with noble lines, that wear their crowns with the solitary majesty of shepherd kings on the high steppes of the Cordilleras. They usually presented themselves at dusk, posing as white, conical clouds moored in the purple mist above the horizon. The morning suspended them in the air, stuck to the sky by a suction cup of snow more incandescent than lava and tied to the ground by their pure lines’ lash-like shadows, scarcely distinct from the blankets of fog—the mountains, at the high place of that immense table, were like the symmetrical and ceremonious movement of gesticulating arms. As we chopped through the grasses, the apparition drifted over the flat horizon, following an orb of stars and brightening in its wake every corner of the sky with an angelic membrane—like life tending to a wound—which the evening made purple with bursts of red. The apparition faded, and in came a deeper silence, known to the night sky after a comet has passed.
On nights in those large pastures, we felt our lungs move in our chests like an animal waking at ease, supple and light, with delicate skin. The evening wind in the tall grasses swept the last traces of moisture from the ground, offering them to the night sky in the freshness of pebble shores cleansed by frigid seas. We searched instinctively for a spot on a low mound to set up camp; the flame kindled by the wind released circles of sparks into the distance over the gleaming grass. We stayed there a long while, sitting near the fire, surprised by that ever-present glow on the horizon above the black tufts. It was getting cold: Jorge put on his poncho and drew away toward the mules. Buried in the grasses up to the hem of his coat, he swayed strangely in the backlight, rising above the surface like a statue carried in a procession. An absorbing disquiet prolonged the vigil: on those plains beating like a sea, the camp weighed us down as an anchor does a ship—as on a moonlit evening one might be moved to untie a boat, we were taken by the urge to drift, to let ourselves glide through the outer darkness, to slip into a boundless, fragrant, and more secluded bed. Orlando was falling asleep: I stole away into the grasses, stroking the already frosty stalks with the back of my hand, and went up to the far-off spot where Jorge kept watch near the mules, and I found two open eyes in the depths of the night, like fire and warm soup at the end of a distant time to come. The fire was dying: a flicker of pink ember became the brightest point before dawn in those uplands, as far as the horizon.
There is comfort for the heart that gives way to pure voyage, and for the soul in migration, if only for a brief season, far from men’s houses, an occasion for flight, a freshness of revival. On those nights when the cold took possession of the earth, my heart reveled in its strength. I lay on the roof of the earth, palms open on the frosty grass, my eyes vanishing like an ink into the balmy depths of the night sky, the heaving of my chest breaking like a tide into the infinitely deepening ether, my gaze burning in the pure air like the pure, wandering gaze of a lookout, my heart pierced by the biting cold that was freed from the cracked stones. At the heart of the dissolving night, all cables cut, all weights cast off, surrendering to the air and carried on water, I was a pure vessel of exchange and communion. Already half asleep, in the excess of my contentment, I squeezed Jorge’s hand in my fingers, as a sign of farewell and of a new coming.
Julien Gracq (1910-2007) was born Louis Poirier. The pen name he eventually adopted is a combination of Julien Sorel, from Stendhal’s The Red and the Black, and the Gracchi brothers of the Roman Republic. A history and geography teacher for much of his life, Gracq published his first book in 1938, The Castle of Argol, which André Breton praised as the first surrealist novel. In 1951, Gracq won the Prix Goncourt for The Opposing Shore, but refused it out of disdain for the literary establishment. He is one of the few writers whose complete works were published during their lifetime by the Bibliothèque de la Pléiade, France’s most prestigious collection of classic authors.
Alice Yang is a teacher and translator based in Lyon, France. Her translations have appeared in Asymptote, Two Lines, The Yale Review, and AGNI. She studied literature at Yale.
These poems are excerpted from Abounding Freedom, coming out May 2024 from World Poetry Books.